Hamlet ne meurt pas. Hamlet survit, ravagé, longtemps, très longtemps, interminablement, avec à l’esprit un fardeau qui le courbe, l’oppresse, l’obsède : l’assassinat de son père, la trahison de sa mère et la mort d’Ophélie. Hamlet, dans l’opéra d’Ambroise Thomas, n’entre pas dans la nuit définitive, à la différence du héros de la tragédie de Shakespeare, et cela change toute la perspective, toute l’appréhension que nous en avons. Ici, au terme du cinquième acte, il sort vivant, brûlé intérieurement, mais vivant. Et ce n’est pas le seul spectre de son père qui va le hanter, mais l’accumulation de désastres dont il est et restera jusqu’à sa mort le dépositaire. Hamlet est une des formes de Sisyphe. Il porte en lui inlassablement des fantômes qui ne le lâchent pas. « The Time is Out of Joint », déclare Hamlet sous la plume de Shakespeare après avoir vu le spectre de son père. « Le temps est détraqué » chez Hamlet le survivant. Tout se mêle dans un cauchemar dont il est le protagoniste, la victime et le perpétuel auteur.
Hamlet-Hamlet. Donner, imposer au fils son prénom, c’est délibérément chercher à l’encager dans une constante comparaison avec le modèle, la figure du père, la figure de l’ordre, la figure du pouvoir. C’est l’assigner par le plus intime, son identité, à un destin : tu seras à la hauteur de ton père, ou tu ne seras pas.
Un formidable dessin de Johann H. Füssli s’intitule L’Artiste désespéré devant la grandeur des ruines antiques. Hamlet ou le fils désespéré devant la grandeur d’une ruine omniprésente, Hamlet, son père.
Attribuer au fils son propre nom, c’est aussi pour le père entendre la mère déclarer son amour, une autre forme d’amour, à ce petit homme issu de son sexe en employant son prénom. La vie émotionnelle de Gertrude réduite alors à Hamlet-Hamlet. Claudius ou l’homme-luxure qui a permis à la mère de s’affranchir de la dictature Hamlet-Hamlet. Pour le fils, l’enfant, l’adolescent, porter le nom de son père, c’est voir sa mère exprimer un amour d’un autre ordre à un homme qui porte le même prénom, à un Hamlet qui a accès à son lit, à sa bouche, à ses seins, à ses cuisses. Un Hamlet a accès à l’origine du monde. L’autre en est issu et n’y retournera pas. Sauf si…
Hamlet-Hamlet la soumission. Hamlet-Hamlet la confusion. Hamlet-Hamlet la frustration.
À Hamlet le fils-adulte, le prince-vierge, est révélée une vérité insoupçonnée, inconcevable, irreprésentable : sa mère aime le sexe. Et cette vérité est dévoilée par Hamlet le père-spectre.
C’est par la mort que le voile est levé sur la jouissance de la mère. Oui, Gertrude et Claudius s’enlaçaient avant même l’assassinat du père. Cataclysme pour le fils. Sa mère fantasme, sa mère jouit. Hamlet le fils-adulte découvre que sa mère est une femme, qu’elle est traversée de désirs charnels, qu’elle est infiniment plus que l’image qu’il s’en faisait. Accablement d’Hamlet le fils-adulte habité par des désirs non réalisés face aux désirs de sa mère, face à la liberté de sa mère d’offrir son corps aux désirs d’un autre homme. Se venger alors. Se venger de l’abolition d’une image adorée, de l’image de la mère-dufils- adulte-et-du-prince-vierge, de la mère-épouse-du-père, de la mère-image au profit de la mère-bête, de la mère-souillée, de la mère-démon, de la mère-inconnue. Se venger de la mère-putain, mais comment ? Lui infliger ce soudain désir démentiel, incestueux, alimenté par toutes les images qu’il produit de sa mère s’offrant, s’ouvrant ? Ce désir l’anime, ce désir le détruit. Sa mère ne sera plus jamais sa mère. Sa mère sera à tout jamais sa mère.
Oreste devant le corps de Clytemnestre encore pleine d’Egisthe. Hamlet devant le corps de Gertrude encore pleine de Claudius. Les Grecs. Shakespeare.
Ophélie-la vie, Ophélie-la joie, Ophélie-le rêve. Ophélie est la promesse. Mais est-elle prête à tout offrir à Hamlet parce qu’elle ignore tout ce qu’elle est ? Possède-t-elle sans le savoir encore cette puissance de luxure qui est plus forte que toutes les armées ? Gertrude fut un jour sans doute, elle aussi, la vie, la joie, le rêve pour Hamlet-le père. Une promesse. Un bonheur. Alors qui est Ophélie ? Polonius, son père, Laërte, son frère, sont là pour l’encadrer, la surveiller, pour s’assurer que leur fantasme de pureté ne percute le mur de la sexualité de la fille, de la soeur. Car les pères, les frères comme les fils sont ainsi faits qu’ils craignent les femmes, qu’ils redoutent la complexité, qu’ils s’épouvantent en envisageant, en dévisageant, le désir féminin. Marque indélébile de la société patriarcale. Oui, Ophélie est une promesse mais que les tourments de son entourage vont broyer. Une fleur de désirs sectionnée à l’aube.
La figure du clown. L’ambiguïté de l’excès qu’instaure le clown. Il brouille la frontière entre le réel et l’imaginaire, comme le spectre la limite entre l’être et le néant. Le clown dissimule ou surexpose ses émotions. Il est un spectre qui interroge l’intégrité du moi. Dans l’imaginaire de l’enfance, le clown est l’infiniment proche qui élargit le lointain. Par son inquiétante étrangeté, il métamorphose les valeurs, le genre, et ouvre à une autre réalité.
Ici, à Hamlet-le fils, Hamlet-le père réapparaît d’entre les morts sous la forme d’un clown. Ou du moins est-ce ainsi que le fils « voit » le père. Ainsi Hamlet-le fils ne sera à jamais qu’un adulte à demi. Oui, Papa fait le clown. Il revient à la vie et fait le clown. Dans la mort, le roi a perdu sa dignité de souverain pour gagner celle de clown. Il impose à Hamlet-le fils-à-toutjamais- fils l’imaginaire de l’enfance. « Au nom du père, du clown et de la folie dans laquelle tu survis, mon fils, je t’en conjure, ne grandis pas ». Hamlet-le fils ne sera jamais vraiment un adulte. Et si le clown exige la mort de Claudius, si le clown exige vengeance, c’est, par la forme de son apparition, en fragilisant plus encore le sol sous les pieds d’Hamlet. « Suis-je fils d’un roi ou fils d’un clown ? », « si je conçois avec difficulté ce que peut être la mort pour un homme, qu’est-ce que la mort pour un clown ? », « et qui suis-je moi qui me fais couronner roi par un clown ? », « suis-je le Roi de Danemark ou le Roi des clowns ? », « qui suis-je ? tout n’est-donc que théâtre ? » ; « oui, mon fils, mais, tu le sais, c’est par le théâtre que se révèle la vérité, même la plus insensée ».
Dans un café bruxellois, un homme est entré et au bar a commandé une boisson. C’était un dimanche de janvier. Le ciel était gris, le vent froid. Quel âge pouvait-il avoir ? 40-45 ans ? Grand, habillé avec soin apparemment, élégamment. Je ne l’ai vu que de dos tout d’abord, je n’ai vu que son dos et les bretelles croisées d’un porte-bébé. Il bougeait légèrement le haut du corps pour calmer, pour endormir son enfant. Puis il s’est déplacé. Et là j’ai vu. J’ai vu non plus le dos, mais le beau visage et la poitrine de cet homme. Et j’ai vu une peluche de la taille d’un bébé contre son corps, sous son menton. Une peluche, un petit ours, en lieu et place d’un bébé. Et toujours ce mouvement calme, tendre, pour le bercer. Quelle détresse cache la folie ? Contre quelle violence la folie protège-t-elle ?