Au début de l’ère industrielle, l’avènement du métier à tisser mécanique révolutionna la production textile, permettant de fabriquer des tissus en série et à moindre coût tout en privant nombre de tisserands artisanaux de leur moyen de subsistance. Autre avancée technique, le métier à tisser « programmable » à l’aide de cartes perforées, inventé par le Lyonnais Joseph-Marie Jacquard, permit de réaliser des motifs textiles complexes et préfigurait, dès le xixe siècle, le développement de techniques de commande, faisant de la machine à tisser une sorte de précurseur de l’informatique, de l’ordinateur moderne.
C’est au coeur des profonds bouleversements sociaux engendrés par la révolution industrielle que Richard Wagner composa L’Anneau du Nibelung. Aujourd’hui, 150 ans exactement après la première représentation du cycle complet de son opus magnum, c’est au Ring de Paris de s’achever avec Le Crépuscule des dieux. Wagner, qui fut toujours son propre librettiste, est le seul compositeur à avoir obtenu de son vivant la construction selon ses conceptions artistiques d’un théâtre entièrement consacré à ses oeuvres. C’est lors du premier Festival de Bayreuth en août 1876 que furent créés Siegfried et Le Crépuscule des dieux, e t que fut donnée la p remière représentation intégrale du Ring.
La dernière partie de la Tétralogie fut le point de départ de Wagner qui, en 1848, avait tout d'abord imaginé une oeuvre unique intitulée La Mort de Siegfried. Grand opéra héroïque. C’est donc par la fin, et par la mort de son héros, que le compositeur avait pensé commencer son Ring. Ce n’est que par la suite qu’il rajouta le récit des éléments antérieurs pour enfin arriver à L’Or du Rhin e t au vol initial de l ’Anneau. Wagner avait en effet compris qu’il était impossible de faire conter rétrospectivement les événements complexes ayant conduit au meurtre de Siegfried : il fallait au contraire les donner à voir au public, les faire vivre sur scène.
Dans Le Crépuscule des dieux, le « charme des allusions musicales » (« Beziehungszauber » selon l'expression de Thomas Mann, grand admirateur de Wagner) déploie tous ses effets. Pour assurer la cohésion musicale de la Tétralogie et de ses quelque seize heures de musique, Wagner avait notamment développé ce que lui-même appelait des « motifs de réminiscence » (« Erinnerungs-Motive »), terme déjà employé dans Le Vaisseau fantôme et qu’il préférait à celui, devenu courant, de « leitmotiv ». Le motif de réminiscence permet de confondre les niveaux temporels : il peut aussi bien renvoyer au passé, éclairer le présent ou anticiper l’avenir.
Dans Le Crépuscule des dieux, les motifs de réminiscence de l’ensemble de la Tétralogie sont tissés dans la trame musicale. Ceux, par exemple, de la « Marche funèbre » – épilogue orchestral faisant suite à la mort de Siegfried dans l’avant dernière scène –, récapitulent la destinée et l’échec du héros. Le fait que Wagner ait confié à l’orchestre un commentaire autonome sur l’action scénique constituait une innovation majeure.
Pour le Ring de Paris, le metteur en scène Calixto Bieito et son équipe ont opté pour un récit discontinu dans lequel passé et avenir s’entremêlent. Leur voyage à travers le Ring avait commencé avec L’Or du Rhin dans un univers de « big data », où des hommes s'étaient élevés au rang de dieux, où avidité et égoïsme avaient chassé toute transcendance. Dans l’univers militarisé et violent de La Walkyrie, la compassion se faisait rare, même si un amour avait pu s’épanouir au milieu de la destruction. À la fin, Wotan assistait à l’effondrement du monde numérique qu’il avait lui-même créé. Dans Siegfried, en revanche, la nature a reconquis un monde dévasté, devenu incontrôlable sous l’effet des manipulations humaines. La forêt s’est transformée, le lien entre l’humanité et la nature est rompu.
Dans Le Crépuscule des dieux, ce sont les descendants des grands adversaires Wotan et Alberich qui finissent par s’affronter : Siegfried, petit-fils de Wotan, qui a définitivement privé son grand-père de son pouvoir et qui, sans le savoir, a « transformé » l’Anneau, symbole de puissance, en gage d’amour ; et Hagen, engendré par son père Alberich dans le seul but d’accomplir sa vengeance et de récupérer l’Anneau. Tous les deux ont été instrumentalisés, mais une différence décisive les sépare : Hagen, lui, connaît sa mission tout comme il connaît l’histoire de l’Anneau. Cet avantage lui permet de manipuler à sa guise Gunther et Gutrune, ses demi-frère et demi-soeur installés sur le trône des Gibichungen, tout comme il manipulera Siegfried, le nouveau venu. Ce dernier, qui a grandi dans l’isolement à la manière d’un Kaspar Hauser, entre ici en contact pour la toute première fois avec la société humaine, dont il ignore toutes les règles. Il est dès lors facile pour Hagen (grâce à un « philtre d’oubli ») de faire oublier à Siegfried d’où il vient et qui il est, et d’en faire son instrument. Seule Brünnhilde, émancipée depuis longtemps de son père Wotan, aurait la force, l’intelligence et l’indépendance nécessaires pour tenir tête aux machinations de Hagen. Mais lorsqu’elle finit par comprendre la situation, il est trop tard.
Nous sommes notre mémoire,
nous sommes ce musée chimérique de formes inconstantes,
ce monceau de miroirs brisés.
Jorge Luis Borges, Cambridge
« Dans Le Crépuscule des dieux, le monde que nous avons suivi au long de ces quatre soirées disparaît, et peut-être l’humanité disparaît avec lui », nous dit le metteur en scène Calixto Bieito à propos de la fin de l’opéra. « Mais l’univers n’a pas nécessairement pris fin. Quelque chose pourrait venir après, quelque chose de post-humain, de naturel, de technologique, ou autre chose, pour quoi nous n’avons pas encore de nom. Avec Le Crépuscule des dieux, il ne s’agissait pas pour nous de présenter une oeuvre apocalyptique de plus. Nous vivons déjà constamment entourés d’images et de récits de catastrophes, d’effondrements, d’extinction. Cependant, les dernières mesures de la musique de Wagner, plus ambiguës, plus étranges, plus profondes, ne nous apportent aucune réponse.
Ce qui se passe dans la musique finale du Crépuscule des dieux – cet élan, cette clarté, cette atmosphère libératrice – est, dans notre mise en scène, traversé par un trou noir, tel un paradoxe : la musique s’envole, le monde s’effondre ; l’harmonie s’élève, la mémoire disparaît ; la beauté demeure, l’univers s’éteint. Cette fin anti-humaine, dans toute sa désolation, est profondément humaine. Tout disparaît : la matière, l’humanité, la post-humanité, le récit, la culture, la mémoire, l’identité. Il ne reste plus rien à transmettre. Et, au terme de la disparition progressive de la mémoire, c’est le silence qui règne. »
Dans son ouvrage récemment paru, The Rise and Fall of the Artificial State, l’historienne américaine Jill Lepore nous met en garde : il ne faut pas laisser aux machines, ni aux entreprises les possédant, le contrôle de notre vie sociale et politique. Elle nous interpelle : ce déséquilibre étant le produit de l’histoire et des actions humaines, c’est à nous, les humains, qu’il revient d’oeuvrer à le transformer. L’analyse critique de Lepore ne débouche ni sur une apocalypse ni sur un scénario de catastrophe, mais sur un appel : il nous faut reconquérir notre faculté collective de jugement, notre responsabilité humaine, notre pouvoir de décision, la démocratie et le respect de la nature.
Pour Calixto Bieito, le Ring de Wagner gardera toute son actualité : « Le Ring contient un certain nombre de contradictions humaines fondamentales : notre soif de pouvoir et de possession, notre capacité à aimer et à détruire, notre besoin de créer des systèmes et notre tendance à y rester prisonniers. Wagner n’a pas de leçon morale réconfortante à nous offrir. Le Ring ne nous dit pas où nous allons. Il nous renvoie à ce que nous sommes, ce que nous avons été et ce que nous pourrions devenir. Toutes les questions restent en suspens. »